Darger or not Darger : l’Histoire de ma vie

Image L’histoire d’Henri Darger est fascinante. Artiste assimilé au mouvement de l’Art brut, ses logeurs découvrent à sa mort dans son petit studio de Chicago peintures, illustrations, collages et textes jamais montrés auparavant. Cet homme discret ne fut jamais connu comme un artiste de son vivant. Les éditions Les Forges de Vulcain ont décidé de publier L’histoire de ma vie, dans une superbe traduction d’Anne-Sylvie Homassel : extrait choisi de The History of my Life, dernier écrit majeur de plus de 5 500 pages manuscrites que Darger a rédigé à la fin de sa vie. Il y raconte sa vie, sa vie d’enfant dans le Chicago de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, enfant plusieurs fois interné en institut psychiatrique – à l’époque où ce genre d’institution gérait les problèmes par les brimades voire la violence – car différent, parfois asocial ou violent, dans des histoires de famille compliquées. On le suit également dans sa vie d’adulte, pleine de petits boulots, notamment dans des hôpitaux. Peu de références dans ce choix de texte à son travail d’artiste mais c’est sûrement ce qui piqua ma curiosité. Une folle envie de découvrir l’œuvre graphique du bonhomme et surtout on attend la suite de la traduction de ses œuvres littéraires avec impatience. Ce texte, également par la très bonne préface de Xavier Mauméjean, est une superbe et indispensable introduction au travail d’Henri Darger. Fou Darger ? Comme il l’écrit lui-même dans ce livre :

Parfois, pendant un moment, sœur Rose, qui avait découvert que je venais de l’asile pour enfants déficients, me pensait encore fou. […] Tout l’hôpital et tous les gens qui y étaient bientôt l’ont su. On m’a donc considéré comme fou. Je crois que j’avais plus de cervelle que tous ces individus rassemblés. Aucun, ai-je bientôt découvert, ne connaissait même la géographie ou l’histoire. Moi, si. En orthographe, en calcul, en écriture et en lecture, j’étais bien plus excellent qu’eux. Comme je l’ai compris : il y avait un grand nombre de villes dans ce pays et dans le vieux monde qu’ils ne pouvaient ni écrire ni prononcer correctement. Moi, si.

Alors oui, ses illustrations peuvent parfois être dérangeantes, petites filles en guerre, parfois dévêtues et avec des attributs masculins, supplices infligés à des enfants, mais tout cela a un lien avec ses écrits, In The Realms of the Unreal et Further Adventures of the Vivian Girls: Chicago Crazy House. On pense à Oz aussi, dont il était un grand admirateur. Image Image Un univers créé pour combattre de vieux démons ? On ne saura sans doute jamais ce que ce mystique surdoué avait dans la tête à part bien plus d’imagination que la moyenne ! Alors Darger or not Darger ? Moi, je dis oui !

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Et bien chantez maintenant : l’émotion sonore d’Emmanuel Adely

Adely

Avec La très bouleversante confession de l’homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la terre ait porté (éditions Inculte), Emmanuel Adely nous fait vivre en plus de quatre-vingts tableaux la traque et l’assaut donnés par ces jeunes soldats américains pour choper et tuer « le plus grand fils de pute… » Pas de ponctuation ici, mais un grand chant comme souvent avec Adely. Et pour moi, pour qui chant appelle poésie, réussir à faire de la poésie avec l’histoire de jeunes tireurs d’élite américains, un brin incultes, un brin ou franchement obnubilés par les marques et la société de consommation, cela relève de l’exploit littéraire le plus remarquable. Mais c’est ainsi parce que l’écriture d’Adely révèle aussi des dimensions sociales et politiques.

Il m’arrive parfois de dire qu’un auteur « a une langue », qu’il crée sa propre langue et que ça donne quelque chose de spécial, de magnifique. Emmanuel Adely est de ceux-là. Et l’émotion sonore qu’il procure est rare. Et ce chant littéraire fera danser vos cerveaux, s’agiter vos tripes.

 

19/ C’est dimanche c’est la fin de l’après-midi c’est dans le désert c’est au milieu du mouvement des troupes des hélicos du boucan
la nana de la CIA elle répond au téléphone elle est grave tendue encore plus grave que d’habitude
fermée serrée comme un string elle dit trois mots
elle raccroche
elle vient vers eux le sourire vissé froid
elle dit ça y est
c’est pour ce soir les gars c’est pour ce soir
et putain là ça démarre
comme une décharge électrique ça traverse jusqu’aux ongles ça y est ça déclenche ça va foncer l’adrénaline elle se met en mode TURBO et ta sueur tu la sens tu la comptes tu SENS la goutte qui part de ton bras et qui passe dans CHAQUE poil tu sais où elle passe tu sens tout la poussière palpable les bruits de papier à trois cents mètres ça accélère GRAVE la tête dans un tunnel hyper concentré et sensible avec focale sur l’objectif sur la gueule de cet enculé que tu vas baiser GRAVE et les putes à genoux tu vas l’avoir en face ce fils de pute dont tu connais la gueule autant que la tienne tu vas faire GICLER son sang dans sa Ferrari de métèque tu vas tout niquer c’est parti là c’est parti t’es RAIDE tendu comme une capote tu deviens une machine à niquer jusqu’au moment où tu vas ramener son scalp tu vas le baiser ce salaud tu vas le baiser tu vas le baiser

ça DECHIRE

 

J’aime les textes d’Emmanuel Adely depuis la découverte de Mon amour puis de Mad about the Boy publiés chez Joëlle Losfeld, et puis il y a eu J’achète et Edition limitée chez Inventaire/Invention. Je ne résiste pas à l’envie de mettre ici un extrait du début de Mad about the Boy

 

oui de façon maladive je l’ai écoutée cette chanson elle commence très lentement quatre notes quatre blanches étirées de cuivre et puis un accord et tout démarre quand de sa voix basse elle dit I’m mad about the boy elle étire le I l’allonge et c’est comme si un cri grave ça me fait frémir de l’intérieur jusqu’à la surface de la peau vous savez ça vient très lentement ça remonte c’est du jazz du bon jazz de celui  qui était interdit ici sous la Dictature vous vous souvenez ou vous étiez trop jeune on ne pouvait pas l’écouter à l’époque alors aujourd’hui pour même éviter d’avoir à revenir en arrière je l’ai enregistrée en boucle sur une cassette ça vous paraît fou….

 

Alors lire Emmanuel Adely devient une expérience inoubliable, « ça vous fait frémir de l’intérieur », oui et on en demande encore.

Sa lenteur est la plus précise, le paresseux selon Pierre Senges

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Imaginez Noé ne prenant à bord de l’arche que des femelles de toutes les espèces par manque de place et se chargeant lui-même de la procréation… C’est ce qu’a fait l’excellentissime Pierre Senges (dont je ne saurais trop recommander ici la lecture notamment de ces textes publiés chez Verticales, y’a une putain de matière grise chez cet écrivain là) dans Zoophile contant fleurette chez Cadex éditions. Il en a fait un petit glossaire, manuel de « tentative » de reproduction pour 99 espèces…

Quelques exemples pour mettre l’eau à la bouche

Le serpent : non seulement elles étaient neuf, mais il a fallu plusieurs heures avant de m’en apercevoir, heures passées dans le fourvoiement plutôt que dans la distinction, et finalement réjouissantes pour tout le monde – même si les neuf, toujours lovées, n’ont pas pris garde à mon départ, j’en mettrai ma main au feu.

(parce qu’il n’y a pas de suricate…)

Le paresseux : la maîtresse idéale, puisque sa lenteur est la plus précise, sa fourrure est généreuse, ses frissons si lents à venir ne sont pas feints et ne désarçonnent pas ; la maîtresse idéale puisque toute entière concentrée sur les plaisirs, au point de retenir son souffle – seulement, il faut parvenir à ses fins en maintenant la tête en bas, il faut aussi admettre le bâillement comme l’une des manifestations de la jouissance.

(parce qu’après ça, si vous n’aimez toujours pas les huîtres…)

L’huître : dès le lendemain, ça paraît inconcevable, la présence d’un organe reproducteur chez des créatures si peu tangibles – des reflets irisés, un léger parfum d’iode, un fragment de nacre, admettons, mais pour le reste ?