Les princes du divertissement meurent tristes

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Commencer ce texte en disant que le livre dont je vais parler est un grand, grand livre peut sembler absurde. Et pourtant ! Eric Vuillard avec Tristesse de la terre, une histoire de Buffalo Bill Cody, paru chez Actes Sud fin août, nous offre un texte d’une puissance, d’une intelligence et d’une beauté remarquables. Beauté de la langue, très poétique, juste, ciblée. Alors comment parler d’un texte qui vous bluffe autant ? Pas envie de vous raconter la trame — Vuillard est un maître dans l’art du récit —, pas envie de vous en faire une analyse détaillée, car vous la ferez vous-même au cours de la lecture ou elle vous apparaîtra dans cet émerveillement que la langue et la construction procurent. Alors ?

Et bien, sous prétexte de nous raconter la vie de Buffalo Bill, Eric Vuillard réalise une analyse critique de l’histoire passée, de l’Amérique mystifiant sa propre histoire et ses rapports avec les Indiens, mais aussi, plus finement, une critique de l’histoire actuelle, de notre monde en train de se faire et de se défaire.

Par le spectacle créé par Buffalo Bill, le Wild West Show, on s’immerge aussi dans la naissance du reality show, du marketing, et du divertissement, bien proche de celui, tapageur, que l’on nous offre aujourd’hui.

« Le reality show n’est donc pas, comme on le prétend, l’ultime avatar, cruel et possessif, du divertissement de masse. Il en est l’origine ; il propulse les derniers acteurs du drame dans une amnésie sans retour. »

Une grande humanité perce alors dans ce texte, une dissection de la complexité de l’âme humaine dans la société du spectacle en train de se créer.

« A présent, les familles se faufilent entre les stands et retrouvent leur place. Les jeunes gars regardent passer les filles dans leurs chemisiers en dentelle et les aident à monter debout sur les chaises. Tout le monde est déjà là, dans les gradins, sous le soleil. Voici les portes du plaisir. Et c’est quoi le Plaisir ? On ne sait pas. Et on s’en fiche. On aime le vertige, se faire peur, s’identifier, hurler, crier, rire et pleurer. Ce n’est peut-être rien, mais peu importe au fond, si cela nous ravit et nous grise, si cela nous fait effleurer par les sentiments le cœur du monde obscurci.

Le spectacle tire sa puissance et sa dignité de ne rien être. Nous laissant seuls, irrémédiablement, avec nulle plaie où voir le jour, point de preuves. Et pourtant, au milieu de ce vide bruyant, dans la grande pitié ressentie, jusque dans le mépris lui-même — quelque chose est là. Comme si ce grand divertissement passager, cet oubli forcené de soi, cette façon de détourner la tête pour mieux voir était l’un des moments les plus tragiques de l’être : sans signe, sans révélation ; et où seulement le cœur se serre, où la main s’agrippe à l’autre, n’importe quel autre, pourvu qu’il soit tout à côté de nous sur les gradins, et qu’on puisse éprouver nos détresses voisines dans un cri, un rire, une simple communauté de sentiments. »

Et, bien entendu, Eric Vuillard parle de Buffalo Bill lui-même, son succès, son instinct, sa starification, ses manipulations et sur la fin, ses doutes :

« lui qui a fabriqué la plus grande mystification de tous les temps, voici qu’il appartient soudain au monde qui s’efface et que la grande nostalgie s’empare brusquement de lui »,

l’homme vieillissant, plus très glorieux, avec ses bassesses :

« […] le vieux renard, comme tant d’autres célébrités, crut sans doute bénéficier en toutes choses d’une sorte de grâce, d’impunité. Ses phéromones le guidaient, suintant un parfum capiteux en direction de son cœur trop tendre, et Buffalo Bill était alors incapable de se retenir. Il était sentimental et obscène. »

Si je me laissais aller, je serais tentée de vous citer l’ensemble du texte car tout y déclenche émotion et réflexion ; à chaque nouvelle phrase on se dit que c’est magique, magnifique. C’est un livre qui peut, parfois, vous faire sentir tout-petits face à tant d’acuité, d’intelligence mais dont vous ressortirez forcément grandis. Alors, je vous conseille de le savourer dès sa parution, et d’y atteindre la grâce notamment avec les deux derniers chapitres, d’y découvrir tout ce que je vous ai caché.

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Lisez également les deux précédents textes d’Eric Vuillard (récemment publiés dans la collection « Babel ») La Bataille d’Occident et Congo, deux récits où l’immense talent de cet écrivain était déjà présent.

Et Eric Vuillard sera présent au Festival America à Vincennes : http://www.festival-america.org/les-evenements/les-grandes-soir%C3%A9es-damerica/il-%C3%A9tait-une-fois-dans-louest.html

ainsi qu’aux Correspondances de Manosque : http://correspondances-manosque.org/fiche_programme/sylvain-prudhomme-eric-vuillard/