Les mots de la littérature prendront les âmes en filature à l’intérieur des gens

Atlas
Les mots de la littérature prendront les âmes en filature
à l’intérieur des gens.
Cette phrase issue de roman nouvellement paru de Goran Petrovic, Atlas des reflets célestes (coll. « Notabilia », éditions Noir sur Blanc) illustre parfaitement l’effet que ce livre insensé fera sur son lecteur. Quatrième texte traduit en français par Gojko Lukic, admirable traducteur et enthousiaste passeur de l’œuvre de Goran Petrovic, l’Atlas est en fait le premier roman de ce talentueux écrivain serbe que nous avons découvert il y a une douzaine d’années avec l’incroyable Soixante-neuf tiroirs (éditions du Rocher). Cet Atlas, véritable manifeste poétique des romans à venir, est un texte joyeux et mélancolique à la fois, parce qu’il touche aux rêves et à l’enfance, laisse entrevoir une humanité plus belle et peut-être un monde meilleur. Tout y déclenche sourires et émotions, l’envie que le temps ralentisse ou s’arrête pour que le livre, véritable fable philosophique, ne finisse jamais. On songe à la fantaisie d’Italo Calvino, au travail sur les mondes imaginaires d’Alberto Manguel (qui signe d’ailleurs la préface), on y avance comme on voudrait atteindre le sommet de la Tour de Babel, main dans la main avec Borges.

La construction (dont on ne dévoilera rien ici, aux futurs lecteurs de s’y perdre) est bluffante, dans un esprit loufoque. J’appelle ce genre de livre « un livre TOUT », tel Pour sûr de l’acadienne France Daigle (éd. Boréal) ou Physique de la mélancolie du bulgare Guéorgui Gospodinov (éd. Intervalles), ces livres foutraques dans lesquels, en déambulant dans l’esprit des personnages, on traverse le monde bien joliment en devenant un lecteur-voyageur.

Voilà je ne vous ai rien dit non plus des huit personnages qui vont vous trimballer dans leurs rêves, au pays des ombres, sur des cartes ni du ciel ni de la terre, luttent contre les Vides et ont une belle âme d’enfants.

L’Atlas des reflets célestes rend le lecteur lumineux et l’homme sensible et beau, dans une distorsion de l’espace et du temps. D’une poésie rare et belle, ces pages touchent en plein cœur par leur justesse, leur sensibilité émouvante et les portes de l’imaginaire et de la réflexion qu’elles ouvrent sans cesse. Un livre indispensable au bonheur !

Maladie d’automne
La mélancolique humidité se condense quelque part à l’intérieur de l’homme, celui-ci devient pareil à une feuille sèche, très beau, mais fragile. Il convient alors de ne l’approcher qu’avec grande précaution et c’est aussi de précaution qu’il doit user à son propre égard.

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A lire aussi de Goran Petrovic :

Soixante-neuf Tiroirs, coll. Motifs, éd. du Rocher
Sous un ciel qui s’écaille, Les Allusifs et 10/18
Le Siège de l’église Saint-Sauveur, Le Seuil

Mardi 15 septembre, à 19h, Goran Petrovic et Gojko Lukic seront à la Maison de la poésie de Paris : http://www.maisondelapoesieparis.com/events/goran-petrovic-atlas-des-reflets-celestes/

J’irai par les rues sombres égorgeant vos fantômes…

Streff

Le théorème de l’assassinat de Jean Streff (éd. les âmes d’Atala) est un livre dont on ne ressort pas indemne. Une langue magnifique au service des sévices fanstasmés qu’un homme rêve d’infliger. Un nabot à la recherche du crime parfait, du supplice magnifié.
Ce n’est pas un hasard si c’est l’écrivain Claude Louis-Combet qui préface ce texte avec cette première phrase :

Il convient de se souvenir que le fils est issu du vagin ensanglanté de sa mère et qu’il a sucé le sang du sexe avant le lait des mamelles.

Lecteur tu es ainsi prévenu immédiatement du livre dans lequel tu entres même si :

L’histoire qui se raconte ici n’est pas un remake de Jack l’Eventreur. L’anecdote des meurtres y compte infiniment moins que le ressassement des motivations et l’enfoncement, traversé d’illuminations, dans la mémoire d’enfance, matrice des fantasmes et des obsessions.

On trouve en effet dans Théorème de l’assassinat des thèmes chers à Claude Louis-Combet : l’enfance, le rapport à la mort, l’inceste, le sang, la folie.
Par un jeu subtil de prise de parole entre le « je », « il », « tu », nous sommes à la fois dans la tête de l’homme qui se rêve assassin mais aussi spectateur, témoin impuissant d’un drame qui se noue. Va-t-il passer à l’acte ? Au final ce n’est plus cela qui importe, mais de découvrir le pourquoi de ce monstre en construction, de cette folie morbide prête à exploser.
Jean Streff nous emmène loin, très loin dans cette folie dérangeante, dans une perversité qui existe dans tout être humain. Et on entre dans cette valse lente, cherchant à reformer cette phrase que constituent les titres de chapitre, comme si un dernier indice pouvait s’y trouver.

Alors oui, on aime être bousculé, dérangé, choqué, parce que ce texte est poésie malgré tout, parce que l’homme peut-être complexe, malsain, fou, bourreau et victime à la fois. Et cerise des cerises : dix superbes dessins de Pierre Laillier nous offrent l’atmosphère parfaite à cette lecture.

Un court instant tu hésites, préfères-tu tuer un homme, une femme, une jeune fille, un enfant ? D’emblée tu élimines les enfants, qui sont extrêmement rares à cette heure tardive dans les rues. De toute façon tu t’en moques : l’âge, le sexe, la race, la beauté, la situation sociale, la religion de ta victime t’important peu. Ce que tu veux, c’est tuer, n’importe qui, mais tuer. Agir. Enfin.

Cet article a été rédigé pour Libfly (un grand merci à Aurélie de me l’avoir mis dans les mains) : http://www.libfly.com/le-theoreme-de-l-assassinat-jean-streff-livre-2297776.html

Monsieur Frédéric Boyer, votre « tout petit texte » peut être une si grande et indispensable lecture

Pour ceux qui connaissent un peu mes goûts et mes lectures, il va paraître évident que je parle de Frédéric Boyer dont j’adore les textes, admire la langue et l’érudition. Un grand monsieur de la littérature contemporaine, je le réaffirme.

Vient de paraître aux éditions P.O.L, comme l’auteur le dit lui-même, un tout petit essai intitulé Quelle terreur en nous ne veut pas finir ? Tout petit par la taille peut-être, mais immense dans sa réflexion, son humanité, sa justesse et peut-être même dans son humilité. Dire que je trouve la lecture de ce livre absolument indispensable serait encore en-dessous de la réalité. Ce texte est nécessaire, absolu, brillant. Une réflexion sur l’identité, sur l’hospitalité, la naïveté d’avoir encore des émotions vis à vis de l’autre, plus malheureux que soi. Un texte qui sonne juste à mon oreille et qui est un imparable contrepoids aux pensées nauséabondes qui se répandent, qui s’installent et qui hélas se normalisent. Ces pages sont une claque, un réveil mais aussi un réconfort de voir que certains prennent le temps de réfléchir à ce qui se passe, de s’y opposer par l’intelligence, par les mots, de prendre la plume pour démontrer l’absurdité de ce renfermement sur nous-mêmes, de cette théorie dégueulasse du « grand remplacement ».

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ici un extrait lu par Frédéric Boyer : 

Je voudrais qu’on parle plus de ce livre, de ce qu’il contient, je voudrais que tous les libraires invitent Frédéric Boyer pour en parler, pour qu’il discute avec les lecteurs. Je voudrais en acheter des dizaines pour l’offrir partout autour de moi, pas comme on prêche la bonne parole, mais comme un geste salutaire et salvateur. Un livre qui fait appel à la mémoire contre l’aveuglement, à un peu de clairvoyance contre la bêtise actuelle de bons nombres de prêcheurs racistes d’Apocalypse. C’est un livre qui nourrit ma colère mais réussit à mettre des mots dessus. C’est un livre sur les peuples, sur l’espace, sur la peur, sur les fantasmes, sur l’incompréhension, sur (contre) le refus de l’autre. C’est un livre éthique, qui parle de morale (« La morale ne signifiant pas le jugement mais cette forme particulière du dilemne qui appelle le courage des sentiments »), un livre sur l’honneur contre la barbarie. C’est un livre qui me fout en croisade, mais je l’espère pour une belle et très humaine et sensible cause.

Ici, Frédéric Boyer parle de son texte et ça me laisse sans voix : 

J’ai acheté ce livre par hasard mercredi soir, sans savoir de quoi il retournait, juste parce que c’était écrit Frédéric Boyer sur la couverture. Depuis je l’ai lu trois fois, j’ai été en colère (pas contre les propos du texte mais contre notre époque), j’ai pleuré, j’ai souri et je n’ai de cesse de le rouvrir à n’importe quelle page depuis quatre jours. Ce livre me hante parce qu’il me questionne. Je suis bouleversée et j’avoue adorer ça.

Alors monsieur Boyer, vous dites une chose avec laquelle je ne suis pas d’accord, vous dites que c’est un « tout petit texte », un « petit essai ». Oui le format du livre est bien petit, le texte s’étale sur une centaine de pages, je vous le concède, mais votre texte est immense à mes yeux de simple lectrice qui s’interroge. C’est le texte que j’espérais, attendais depuis un moment. Je vous ai entendu dire en décembre dernier à un lycéen qui vous demandait « A quoi bon lire ? » que « Bordel lisez, c’est votre liberté de penser, c’est ce qui vous construit. » (si si je crois bien que vous avez dit « bordel », mais c’était tellement justifié)

Quelle terreur en nous ne veut pas finir ? en est l’illustration parfaite : je suis libre, je pense et je vous lis ou bien je vous lis, je pense et je suis libre. Et ma naïveté, mon innocence feront, je l’espère, face à la terreur…

La folie Blistène = rires de hyène

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Il était une fois… ainsi aurait pu commencer Le Passé imposé de François Blistène, publié aux éditions du Sonneur. Il a préféré démarrer son roman par « Aussi rapidement que certains attrapent un rhume, Philippe Pontagnier se retrouva orphelin. » et on ne lui en veut pas… Nous voilà donc partis dans un conte contemporain, entre le Petit Poucet et Hansel et Gretel, largement servi par un humour corrosif.

Ainsi ce Pontagnier, ogre moderne, une fois trouvée l’épouse – que dis-je ? – la femelle, la génitrice grâce aux annonces du Chasseur français (c’est énorme !), enferme ses enfants dans son étrange demeure à elle seule un personnage, sans contact avec l’extérieur, ni avec la modernité. Tous les livres présents dans la bibliothèque s’arrêtent à la Seconde Guerre mondiale, pas autre chose que des disques de musique classique, pas de voiture, finalement plus d’époque, pas de lieu géographique. Où sommes-nous ? La construction floute tout cela à merveille pour le lecteur, on voit passer à tour de rôle au long de l’intrigue un bizarre professeur à domicile pour les héritiers, un docteur Mengele (si si !) ou un monsieur Mystère.

Comme dans toute belle histoire, Marguerite, Vincent et Laure, ces enfants pas si sages, finissent par « tuer le père » et s’enfuir, fuir ce passé imposé et figé, sans laisser de traces derrière eux et se fondre dans Paris. L’apprentissage, différent selon le caractère de chacun, passe par la découverte de la consommation, de la valeur de l’argent, de l’accumulation de vêtements, de sortie, d’alcool, de culture… et de sexe !

Mais un ogre lâche-t-il ses proies ? Comme par magie, il ressurgira empli de haine et de vengeance. Je ne vous raconte pas la succulente scène finale, mais la question reste ouverte « Qui est véritablement l’ogre ? »

Écriture bien particulière de François Blistène qui nous entourloupe magnifiquement et surtout, le texte est de plus en plus drôle. J’avoue avoir laissé entendre mes petits rires de hyène de plus en plus fréquemment sur la seconde partie du roman. Et ça, c’était jouissif !

Je ne vous mets pas d’extraits, allez lire ce livre, non mais !

J’aurai le plaisir d’interviewer François Blistène le 6 novembre (demain) à 19h30 et je ne manquerai pas de lui demander pourquoi les femmes de Basse-Normandie apprécient les soutiens-gorge « rose-chair »… Rendez-vous au Thé des Ecrivains 16, rue des Minimes 75003 Paris.

Charlie, observateur du monde

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Du 13 février 1931 au 16 juin 1932, Charlie Chaplin se lance dans un tour du monde, qu’il relate ensuite dans la magazine américain The Woman’s Home Companion en cinq épisodes. C’est ce texte, Mon tour du monde, que viennent de publier les très belles éditions du sonneur.

Charlie Chaplin vient de terminer Les Lumières de la ville lorsqu’il entreprend ce périple, démarrant par son pays d’origine, destination Londres. A la fois adulé des foules, invité des grands de ce monde, il retrace aussi les lieux de son enfance plutôt misérable.

Parcourant ainsi l’Europe (Berlin, Vienne, Venise, Paris, la Côte d’Azur, Biarritz, Saint-Moritz, Rome, Milan), puis l’Orient (Ceylan, Singapour, Java, Bali et le Japon), il se fait l’observateur vif de cette époque en train de se défaire. Alternant mondanités (il côtoie lords, comtes, princes, premiers ministres, politiques, artistes, scientifiques et mondains de toutes sortes) et réflexions économiques et politiques ou visites de lieux plus pauvres, ses réflexions sont toujours d’une pertinence exquise.

« Durant la saison, les amis des uns et des autres viennent passer quelques jours à Saint-Moritz : l’élite de la bonne société d’Hollywood, de Londres, de Paris, de Berlin, de New York sont bien représentées. Vous serez surpris d’apprendre cependant qu’il y a un personnage remarquable que je n’ai pas rencontré : Son Altesse royale, l’ancien prince héritier d’Allemagne. Voici comment cela s’est passé.

Un après-midi, à l’hôtel, sur le point de finir ma tasse de thé, j’entendis quelqu’un s’exclamer :

– Oh ! Voici l’ancien prince héritier d’Allemagne.

-Vraiment ? Dis-je.

Diverses idées se bousculèrent alors dans mon esprit. Pendant que j’observai Son Altesse royale sirotant son thé de Ceylan, je me rappelai le film que j’avais réalisé intitulé Charlot soldat : une comédie sur la Première Guerre mondiale, dans laquelle l’ancien prince héritier d’Allemagne tenait un rôle important. Et puis soudain, je me souvins qu’il me fallait passer un coup de fil et quittai l’hôtel sur-le-champ. »

Et c’est un bonheur d’imaginer ce « petit bonhomme » dont l’origine sociale est basse, dont les films parlent des « petits », au milieu de cette intelligentsia intellectuelle, politique et financière. Un scène de chasse à courre au sanglier est mémorable ! Son humour est là, son sens de l’observation du monde y est plus que jamais acéré et, alors qu’il navigue comme un poisson dans l’eau au milieu des plus aisés, il se nourrit de ce qui l’entoure et réalisera à son retour Les Temps modernes (1936) et le Dictateur (1940). Son analyse politique et économique est d’une actualité assez déroutante, preuve qu’en presque 80 ans, hélas, notre monde n’a pas fait tant de progrès.

La partie orientale de son voyage se fait soudain plus poétique, il tombe fou amoureux de Bali, des simples gens, de leurs chants, de leur vie. Au Japon il reste fasciné par le théâtre Kabuki-za mais aussi par la cérémonie du thé. Il lui faudra bien rentrer aux États-Unis, riche de ces expériences, et oser prendre la plume, lui l’ami de tant d’écrivains, pour les relater.

Je suis ravie d’animer une rencontre avec notamment Valérie Millet éditrice du sonneur (et traductrice de ce livre) le 6 novembre à 19h30 au Thé des écrivains 16, rue des Minimes, 75003 Paris

https://www.facebook.com/events/553442304788991/?ref_dashboard_filter=hosting

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A lire également aux éditions du sonneur, dans « la petite collection » que j’aime infiniment, La vie et l’œuvre d’un pionner du cinéma de Georges Méliès

Les princes du divertissement meurent tristes

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Commencer ce texte en disant que le livre dont je vais parler est un grand, grand livre peut sembler absurde. Et pourtant ! Eric Vuillard avec Tristesse de la terre, une histoire de Buffalo Bill Cody, paru chez Actes Sud fin août, nous offre un texte d’une puissance, d’une intelligence et d’une beauté remarquables. Beauté de la langue, très poétique, juste, ciblée. Alors comment parler d’un texte qui vous bluffe autant ? Pas envie de vous raconter la trame — Vuillard est un maître dans l’art du récit —, pas envie de vous en faire une analyse détaillée, car vous la ferez vous-même au cours de la lecture ou elle vous apparaîtra dans cet émerveillement que la langue et la construction procurent. Alors ?

Et bien, sous prétexte de nous raconter la vie de Buffalo Bill, Eric Vuillard réalise une analyse critique de l’histoire passée, de l’Amérique mystifiant sa propre histoire et ses rapports avec les Indiens, mais aussi, plus finement, une critique de l’histoire actuelle, de notre monde en train de se faire et de se défaire.

Par le spectacle créé par Buffalo Bill, le Wild West Show, on s’immerge aussi dans la naissance du reality show, du marketing, et du divertissement, bien proche de celui, tapageur, que l’on nous offre aujourd’hui.

« Le reality show n’est donc pas, comme on le prétend, l’ultime avatar, cruel et possessif, du divertissement de masse. Il en est l’origine ; il propulse les derniers acteurs du drame dans une amnésie sans retour. »

Une grande humanité perce alors dans ce texte, une dissection de la complexité de l’âme humaine dans la société du spectacle en train de se créer.

« A présent, les familles se faufilent entre les stands et retrouvent leur place. Les jeunes gars regardent passer les filles dans leurs chemisiers en dentelle et les aident à monter debout sur les chaises. Tout le monde est déjà là, dans les gradins, sous le soleil. Voici les portes du plaisir. Et c’est quoi le Plaisir ? On ne sait pas. Et on s’en fiche. On aime le vertige, se faire peur, s’identifier, hurler, crier, rire et pleurer. Ce n’est peut-être rien, mais peu importe au fond, si cela nous ravit et nous grise, si cela nous fait effleurer par les sentiments le cœur du monde obscurci.

Le spectacle tire sa puissance et sa dignité de ne rien être. Nous laissant seuls, irrémédiablement, avec nulle plaie où voir le jour, point de preuves. Et pourtant, au milieu de ce vide bruyant, dans la grande pitié ressentie, jusque dans le mépris lui-même — quelque chose est là. Comme si ce grand divertissement passager, cet oubli forcené de soi, cette façon de détourner la tête pour mieux voir était l’un des moments les plus tragiques de l’être : sans signe, sans révélation ; et où seulement le cœur se serre, où la main s’agrippe à l’autre, n’importe quel autre, pourvu qu’il soit tout à côté de nous sur les gradins, et qu’on puisse éprouver nos détresses voisines dans un cri, un rire, une simple communauté de sentiments. »

Et, bien entendu, Eric Vuillard parle de Buffalo Bill lui-même, son succès, son instinct, sa starification, ses manipulations et sur la fin, ses doutes :

« lui qui a fabriqué la plus grande mystification de tous les temps, voici qu’il appartient soudain au monde qui s’efface et que la grande nostalgie s’empare brusquement de lui »,

l’homme vieillissant, plus très glorieux, avec ses bassesses :

« […] le vieux renard, comme tant d’autres célébrités, crut sans doute bénéficier en toutes choses d’une sorte de grâce, d’impunité. Ses phéromones le guidaient, suintant un parfum capiteux en direction de son cœur trop tendre, et Buffalo Bill était alors incapable de se retenir. Il était sentimental et obscène. »

Si je me laissais aller, je serais tentée de vous citer l’ensemble du texte car tout y déclenche émotion et réflexion ; à chaque nouvelle phrase on se dit que c’est magique, magnifique. C’est un livre qui peut, parfois, vous faire sentir tout-petits face à tant d’acuité, d’intelligence mais dont vous ressortirez forcément grandis. Alors, je vous conseille de le savourer dès sa parution, et d’y atteindre la grâce notamment avec les deux derniers chapitres, d’y découvrir tout ce que je vous ai caché.

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Lisez également les deux précédents textes d’Eric Vuillard (récemment publiés dans la collection « Babel ») La Bataille d’Occident et Congo, deux récits où l’immense talent de cet écrivain était déjà présent.

Et Eric Vuillard sera présent au Festival America à Vincennes : http://www.festival-america.org/les-evenements/les-grandes-soir%C3%A9es-damerica/il-%C3%A9tait-une-fois-dans-louest.html

ainsi qu’aux Correspondances de Manosque : http://correspondances-manosque.org/fiche_programme/sylvain-prudhomme-eric-vuillard/

Un peu de foutre, un peu de sang… vous reprendrez bien un brin de théologie ?

Prométhée

C’est un premier roman que ce Prométhée vagabond d’Alexis David-Marie, publié aux éditions Aux forges de Vulcain. Il y a toujours une curiosité excitante à ouvrir et lire un premier roman.
Et bien, cette curiosité fut rassasiée par ce roman historique, qui traverse la France et le Saint-Empire, les guerres, la pauvreté et les révoltes, les querelles religieuses dans ce siècle de Louis XIV, « lieutenant de Dieu sur la terre ».

Ainsi deux héros, Paul l’étudiant envoyé chercher Jean-Baptiste Larpenteur théologien hérétique, voyagent à travers les campagnes tout en s’interrogeant sur le bien-fondé des préceptes catholiques et découvrant les superstitions encore bien ancrées dans les villages. Jean-Baptiste écrit des pamphlets, ne pense qu’à foutre, croit aux astres et à la science alors que Paul cherche la rédemption et croit en Dieu et la Bible. Dans ce voyage initiatique, lequel des deux sera Prométhée apportant le feu (la connaissance ? la révolte ?) aux hommes ? C’est tout l’enjeu de ce récit. Comment les certitudes, principalement religieuses mais qui, à l’époque du Grand Siècle, sont tout autant sociales, peuvent résister ou être mises à mal par la discussion mais aussi l’épreuve du voyage et de la découverte du peuple, de sa misère et de sa basse condition ? Lequel des deux protagonistes apportera la lumière, qui influencera l’autre ?

Je ne révélerai pas ici les réponses à ces questions car il faut lire ce roman pour mettre à mal la pensée unique, les croyances de la majorité et réfléchir sur le sens du monde. Il faut lire Prométhée vagabond parce que c’est aussi une épopée, un roman d’aventure fluide et agréable, de ceux qui ne se lâchent pas.

Du feu brillant d’où naissent tous les arts, le titan fit larcin pour l’offrir aux mortels… Mais de ce divin présent, de cet héritage perdu, les deux amis ne s’entendirent point sur l’usage. Tandis que l’un voulait en faire une lumière à répandre, l’autre y voyait une torche vive destinée à incendier la terre. Chacun pourtant gardait le souvenir d’une parenté commune avec l’autre, d’un lien inconnu de beaucoup. Tous deux se savaient membres du peuple de ceux qui sont nés deux fois : la première par le corps, la deuxième par l’esprit, dans une naissance clandestine, douloureuse, qui leur avait révélé les coutures du monde.

Retrouvez ce livre et un extrait sonore avec Libfly et la Voie des indés :
http://www.libfly.com/promethee-vagabond-alexis-david-marie-livre-2066178.html

Darger or not Darger : l’Histoire de ma vie

Image L’histoire d’Henri Darger est fascinante. Artiste assimilé au mouvement de l’Art brut, ses logeurs découvrent à sa mort dans son petit studio de Chicago peintures, illustrations, collages et textes jamais montrés auparavant. Cet homme discret ne fut jamais connu comme un artiste de son vivant. Les éditions Les Forges de Vulcain ont décidé de publier L’histoire de ma vie, dans une superbe traduction d’Anne-Sylvie Homassel : extrait choisi de The History of my Life, dernier écrit majeur de plus de 5 500 pages manuscrites que Darger a rédigé à la fin de sa vie. Il y raconte sa vie, sa vie d’enfant dans le Chicago de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, enfant plusieurs fois interné en institut psychiatrique – à l’époque où ce genre d’institution gérait les problèmes par les brimades voire la violence – car différent, parfois asocial ou violent, dans des histoires de famille compliquées. On le suit également dans sa vie d’adulte, pleine de petits boulots, notamment dans des hôpitaux. Peu de références dans ce choix de texte à son travail d’artiste mais c’est sûrement ce qui piqua ma curiosité. Une folle envie de découvrir l’œuvre graphique du bonhomme et surtout on attend la suite de la traduction de ses œuvres littéraires avec impatience. Ce texte, également par la très bonne préface de Xavier Mauméjean, est une superbe et indispensable introduction au travail d’Henri Darger. Fou Darger ? Comme il l’écrit lui-même dans ce livre :

Parfois, pendant un moment, sœur Rose, qui avait découvert que je venais de l’asile pour enfants déficients, me pensait encore fou. […] Tout l’hôpital et tous les gens qui y étaient bientôt l’ont su. On m’a donc considéré comme fou. Je crois que j’avais plus de cervelle que tous ces individus rassemblés. Aucun, ai-je bientôt découvert, ne connaissait même la géographie ou l’histoire. Moi, si. En orthographe, en calcul, en écriture et en lecture, j’étais bien plus excellent qu’eux. Comme je l’ai compris : il y avait un grand nombre de villes dans ce pays et dans le vieux monde qu’ils ne pouvaient ni écrire ni prononcer correctement. Moi, si.

Alors oui, ses illustrations peuvent parfois être dérangeantes, petites filles en guerre, parfois dévêtues et avec des attributs masculins, supplices infligés à des enfants, mais tout cela a un lien avec ses écrits, In The Realms of the Unreal et Further Adventures of the Vivian Girls: Chicago Crazy House. On pense à Oz aussi, dont il était un grand admirateur. Image Image Un univers créé pour combattre de vieux démons ? On ne saura sans doute jamais ce que ce mystique surdoué avait dans la tête à part bien plus d’imagination que la moyenne ! Alors Darger or not Darger ? Moi, je dis oui !

Et bien chantez maintenant : l’émotion sonore d’Emmanuel Adely

Adely

Avec La très bouleversante confession de l’homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la terre ait porté (éditions Inculte), Emmanuel Adely nous fait vivre en plus de quatre-vingts tableaux la traque et l’assaut donnés par ces jeunes soldats américains pour choper et tuer « le plus grand fils de pute… » Pas de ponctuation ici, mais un grand chant comme souvent avec Adely. Et pour moi, pour qui chant appelle poésie, réussir à faire de la poésie avec l’histoire de jeunes tireurs d’élite américains, un brin incultes, un brin ou franchement obnubilés par les marques et la société de consommation, cela relève de l’exploit littéraire le plus remarquable. Mais c’est ainsi parce que l’écriture d’Adely révèle aussi des dimensions sociales et politiques.

Il m’arrive parfois de dire qu’un auteur « a une langue », qu’il crée sa propre langue et que ça donne quelque chose de spécial, de magnifique. Emmanuel Adely est de ceux-là. Et l’émotion sonore qu’il procure est rare. Et ce chant littéraire fera danser vos cerveaux, s’agiter vos tripes.

 

19/ C’est dimanche c’est la fin de l’après-midi c’est dans le désert c’est au milieu du mouvement des troupes des hélicos du boucan
la nana de la CIA elle répond au téléphone elle est grave tendue encore plus grave que d’habitude
fermée serrée comme un string elle dit trois mots
elle raccroche
elle vient vers eux le sourire vissé froid
elle dit ça y est
c’est pour ce soir les gars c’est pour ce soir
et putain là ça démarre
comme une décharge électrique ça traverse jusqu’aux ongles ça y est ça déclenche ça va foncer l’adrénaline elle se met en mode TURBO et ta sueur tu la sens tu la comptes tu SENS la goutte qui part de ton bras et qui passe dans CHAQUE poil tu sais où elle passe tu sens tout la poussière palpable les bruits de papier à trois cents mètres ça accélère GRAVE la tête dans un tunnel hyper concentré et sensible avec focale sur l’objectif sur la gueule de cet enculé que tu vas baiser GRAVE et les putes à genoux tu vas l’avoir en face ce fils de pute dont tu connais la gueule autant que la tienne tu vas faire GICLER son sang dans sa Ferrari de métèque tu vas tout niquer c’est parti là c’est parti t’es RAIDE tendu comme une capote tu deviens une machine à niquer jusqu’au moment où tu vas ramener son scalp tu vas le baiser ce salaud tu vas le baiser tu vas le baiser

ça DECHIRE

 

J’aime les textes d’Emmanuel Adely depuis la découverte de Mon amour puis de Mad about the Boy publiés chez Joëlle Losfeld, et puis il y a eu J’achète et Edition limitée chez Inventaire/Invention. Je ne résiste pas à l’envie de mettre ici un extrait du début de Mad about the Boy

 

oui de façon maladive je l’ai écoutée cette chanson elle commence très lentement quatre notes quatre blanches étirées de cuivre et puis un accord et tout démarre quand de sa voix basse elle dit I’m mad about the boy elle étire le I l’allonge et c’est comme si un cri grave ça me fait frémir de l’intérieur jusqu’à la surface de la peau vous savez ça vient très lentement ça remonte c’est du jazz du bon jazz de celui  qui était interdit ici sous la Dictature vous vous souvenez ou vous étiez trop jeune on ne pouvait pas l’écouter à l’époque alors aujourd’hui pour même éviter d’avoir à revenir en arrière je l’ai enregistrée en boucle sur une cassette ça vous paraît fou….

 

Alors lire Emmanuel Adely devient une expérience inoubliable, « ça vous fait frémir de l’intérieur », oui et on en demande encore.

Sa lenteur est la plus précise, le paresseux selon Pierre Senges

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Imaginez Noé ne prenant à bord de l’arche que des femelles de toutes les espèces par manque de place et se chargeant lui-même de la procréation… C’est ce qu’a fait l’excellentissime Pierre Senges (dont je ne saurais trop recommander ici la lecture notamment de ces textes publiés chez Verticales, y’a une putain de matière grise chez cet écrivain là) dans Zoophile contant fleurette chez Cadex éditions. Il en a fait un petit glossaire, manuel de « tentative » de reproduction pour 99 espèces…

Quelques exemples pour mettre l’eau à la bouche

Le serpent : non seulement elles étaient neuf, mais il a fallu plusieurs heures avant de m’en apercevoir, heures passées dans le fourvoiement plutôt que dans la distinction, et finalement réjouissantes pour tout le monde – même si les neuf, toujours lovées, n’ont pas pris garde à mon départ, j’en mettrai ma main au feu.

(parce qu’il n’y a pas de suricate…)

Le paresseux : la maîtresse idéale, puisque sa lenteur est la plus précise, sa fourrure est généreuse, ses frissons si lents à venir ne sont pas feints et ne désarçonnent pas ; la maîtresse idéale puisque toute entière concentrée sur les plaisirs, au point de retenir son souffle – seulement, il faut parvenir à ses fins en maintenant la tête en bas, il faut aussi admettre le bâillement comme l’une des manifestations de la jouissance.

(parce qu’après ça, si vous n’aimez toujours pas les huîtres…)

L’huître : dès le lendemain, ça paraît inconcevable, la présence d’un organe reproducteur chez des créatures si peu tangibles – des reflets irisés, un léger parfum d’iode, un fragment de nacre, admettons, mais pour le reste ?